Déconfinement, comment reprendre le travail sereinement ?

Alors que le déconfinement s’intensifie, comment reprendre le chemin du travail avec sérénité ? Éléments de réponse avec Marie Benoît-Beaupère, psychologue du travail. 

Mieux travailler - une famille court dans la nature.

Quel a été l’impact psychosocial du confinement sur les travailleurs ?

Je ne peux m’exprimer ici que sur les situations que j’ai rencontrées dans le cadre de mon exercice professionnel. Pour ce qui est du télétravail, il faut tenir compte des conditions dégradées dans lesquelles il a été pratiqué : taille du logement, bruit, équipement inadapté… Ainsi, nous n’étions pas tous égaux pour travailler à distance pendant le confinement.

  • Certains ont eu beaucoup de mal à gérer la perméabilité des univers privé et professionnel. En effet, aller au bureau leur permettait de séparer les problèmes liés à la sphère privée de ceux liés au travail. Le télétravail les a privés de ce mécanisme de protection, ce qui a pu générer des situations de grande détresse. 
  • Pour ceux dont le cercle social se compose essentiellement de leurs collègues, le télétravail s’est accompagné d’une rupture des liens sociaux et d’un grand sentiment de solitude.  
  • Pour d’autres, le télétravail imposé a été l’opportunité d’échapper à une situation professionnelle compliquée à cause de relations tendues avec la hiérarchie ou avec un ou des collègues. Dans ce cas, il a pu être bien accepté. Malgré tout, la diminution des contacts et des interactions avec l’entreprise a pu s’accompagner d’un sentiment d’isolement et de mise à l’écart, qui n’est pas facile à gérer à moyen ou long terme.
  •  Dernier cas de figure : les personnes qui ont vraiment apprécié de travailler au calme, sans les sollicitations permanentes et la pollution sonore de l’open space. Toutefois, cet état d’esprit ne les a pas empêchés d’être exposés, comme l’ensemble des salariés, au risque d’hyperconnexion. Car le télétravail a été imposé, du jour au lendemain, et pour certains sans préparation et sans formation. Au-delà des explications techniques pour l’utilisation du matériel et des logiciels, le télétravail nécessite également d’apprendre à s’organiser différemment. 

 

Quid du contexte sanitaire qui a conduit à la mise en place du télétravail ?

Il ne doit pas être négligé. Dans le cadre de téléconsultations spéciales Covid-19 mises en place par l’entreprise avec laquelle je travaille, j’ai pu constater à quel point la pandémie générait de l’anxiété. Là où habituellement, nous nous concentrons sur la situation professionnelle des salariés, ces derniers évoquaient naturellement leurs inquiétudes liées au virus. Je me souviens d’un papa désemparé face à sa petite fille qui ne voulait plus dormir seule. D’autres me parlaient de leur conjoint soignant ou de leurs parents en Ehpad, qu’ils ne pouvaient plus voir, du décès d’un collègue… Ces angoisses ont eu un impact sur la vie professionnelle. 

 

Qu’en est-il des personnes au chômage partiel ?

Concrètement, tout dépend de la manière dont la situation a été gérée par l’employeur. Comment les choses ont-elles été expliquées ? Les salariés ont-ils tous connu le chômage partiel ou non ? Le risque d’isolement par rapport à l’entreprise va de pair avec la gestion de la communication. Si les salariés au chômage se sont sentis mis à l’écart, la reprise sera d’autant plus compliquée. 

 

À l’heure du déconfinement, comment envisager le retour en entreprise ?

En fonction des situations que j’ai expliquées plus haut, les salariés seront plus ou moins impatients de retrouver leur lieu de travail. Lorsque le confinement a exacerbé les tensions domestiques ou lorsque le travail est la seule source de vie sociale, les personnes seront plus enclines à retourner sur site. Mais attention à ce qu’elles vont y trouver. Aujourd’hui, beaucoup de bureaux sont vides, les lieux de convivialité (cantine, salle de repos…) sont fermés. La vie d’entreprise reste encore très limitée. De plus, tous ne pourront pas reprendre le chemin du bureau car l’employeur va privilégier le télétravail, faute de pouvoir satisfaire, dans l’immédiat, à toutes les normes de sécurité sanitaire en vigueur.

 

Sans oublier que le Premier ministre a réaffirmé, le 28 mai, que le télétravail devait rester la règle. Après plus de deux mois de travail à distance, dans quel état d’esprit peuvent se trouver les salariés ?

L’absence de visibilité quant à la fin du télétravail et l’impossibilité de se projeter sont sources d’angoisse, de stress mais aussi de baisse de motivation. Sans un objectif clair et défini, il est vraiment compliqué de s’investir à 100 % sur le long terme. 

 

Comment surmonter ce sentiment ?

Le salarié doit d’abord prendre conscience et accepter qu’il n’a pas choisi cette situation. Il doit ensuite arriver à re-contextualiser les événements. Nous vivons une période « extra »-ordinaire, au sens littéral du terme. Enfin, tout ne repose pas uniquement sur lui, l’essentiel relève de l’organisation du travail. 

  • L’entreprise doit fixer un cap, un objectif pour donner du sens au travail des collaborateurs.
  • Les managers ont aussi un rôle clé à jouer : ils doivent recréer une dynamique, donner un cadre de travail tout en rassurant leurs équipes. 
  • Le salarié, quant à lui, doit s’emparer des objectifs qu’on lui fixe et saisir toutes les opportunités pour rester en contact avec ses collègues et sa hiérarchie. Pour calmer son stress et son anxiété, il peut recourir à la sophrologie ou au yoga, seul ou avec des collègues qu’il apprécie, via des cours en ligne. Il peut aussi faire appel à la médecine du travail, surtout si son entreprise possède un service dédié avec une infirmière ou un psychologue. Enfin, cela peut paraître anecdotique, mais il doit se créer une routine et s’y tenir. Se lever, se laver, s’habiller, s’imposer des pauses à heures fixes, prendre le temps de déjeuner… sont autant de petites choses qui aideront son cerveau à comprendre qu’il est « au travail ».
  •  

Comment gérer l’angoisse de retourner au travail quand on n’a pas le choix ?

Tout dépend s’il s’agit d’une angoisse liée à la situation sanitaire ou au contexte professionnel. Dans le premier cas, le salarié ne doit pas rester seul avec ses questions et ses angoisses. Il peut essayer d’échanger avec ses collègues pour voir comment ils gèrent la situation. Il peut aussi se rassurer en suivant scrupuleusement toutes les consignes de sécurité. Dans le second cas, le confinement a souvent été l’occasion de prendre du recul et de faire le point pour repartir au travail sur d’autres bases en priorisant l’essentiel. Certains, et pas seulement lorsque les relations sont tendues avec l’employeur, ne veulent plus du rythme de vie effréné d’avant le confinement, ni de cette pression constante. D’autres, mais ils sont une minorité, envisagent même de changer de modalité de vie.

 

Diriez-vous que l’expérience du confinement va changer notre manière d’aborder le travail ? 

Ce qui est sûr, c’est que cette période nous a forcés à travailler différemment. Le changement de rythme qu’elle a imposé n’est pas anodin, il nous a obligés à mettre en place de nouvelles organisations. Le télétravail, vis-à-vis duquel certaines entreprises étaient réticentes, s’est imposé. On a essentiellement parlé des salariés, mais l’encadrement aussi a dû s’adapter au management à distance et parfois se remettre en question. Tout l’enjeu consistera à dresser un bilan de la période que nous venons de vivre et d’en tirer les conséquences dans tous les domaines : organisation du travail, rythme, dynamique des interactions entre pairs et avec la hiérarchie, cohésion d’équipe, qualité du travail, maintien des objectifs. Tous les collaborateurs, cadres et salariés, devront participer à cette réflexion. Les entreprises qui feront l’impasse sur ce bilan passeront à côté de quelque chose d’essentiel.

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